J'AI CONFIANCE QUE POUR LA DERNIERE FOIS...

Au cour de l'Europe paraît-il chrétienne, on a assassiné six millions de Juifs. Ils ont péri abandonnés de tous et dans l'indifférence du monde, dans le silence des Églises, le silence des chrétiens - avec des exceptions. La prise de conscience du défi dont Auschwitz est le témoin silencieux doit développer notre sensibilité particuliere a la crainte et a l'inquiétude des Juifs.

15.12.2010

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Ufam, że po raz ostatni... /
Ufam, że po raz ostatni... /

Le texte de Jerzy Turowicz a paru dans "TP" n° 20/93, mais la revue a également traité du conflit autour du couvent des Carmélites au cours des années précédentes, et le rédacteur en chef de "Tygodnik" fut témoin et participant aux négociations internationales qui devaient permettre son dénouement. Les médias internationaux, et avec eux "Tygodnik", ont raconté l'affaire du Carmel situé sur le lieu-symbole de l'extermination des juifs, notamment apres qu'en juillet 1989 un incident auquel était melé le rabbin Avi Weiss se soit produit sous ses murs (le rabbin avait tenté de forcer la porte du Carmel et avait été évacué de force par des ouvriers au travail), et apres le sermon du cardinal Józef Glemp a Jasna Góra ("Récemment, un détachement de sept Juifs venus de New York a commis une agression contre le Carmel d'Auschwitz; certes, cela n'a pas abouti a l'assassinat des sours ou a la destruction du Carmel, car ils ont été maîtrisés, mais  n'appelez pas les agresseurs des héros"); selon nombre de commentateurs, le fait d'avoir trouvé une solution satisfaisant les deux parties a été, a cette époque, la clef de l'amélioration des relations entre catholiques et Juifs. Finalement, c'est seulement par une lettre que leur adressa Jean Paul II en avril 1993 ("Présentement, par la volonté de l'Église, il vous faut gagner un autre lieu" - écrivait, entre autres, le Pape) que le déménagement des sours fut rendu possible, ce qui n'a pourtant pas mis un terme a la controverse sur le theme de la "christianisation d'Auschwitz" (voir le texte du P. Stanisław Musiał p. 22).

La querelle concernant le couvent des Carmélites a Auschwitz, qui durait depuis pres de huit ans, est close. Dans une lettre adressée aux sours, le Saint-Pere a dit que c'était la volonté de l'Église de voir les sours quitter le couvent actuel. L'archeveque Tadeusz Rakoczy, Ordinaire du diocese sur le territoire duquel se trouve Auschwitz, a déclaré que les sours se soumettent a la volonté exprimée par le Saint-Pere. La question de savoir si les sours quitteront le couvent actuel dans un mois ou dans deux n'a plus d'importance, pas plus que le fait de savoir si elles voudront emménager dans le nouveau couvent édifié a quelques centaines de metres du camp ou si elles préféreront s'installer ailleurs, ce qui est leur droit sacré.

Peu de temps avant la publication de la lettre du Saint-Pere, la querelle s'était brusquement amplifiée. Il n'apparaissait pas clairement que l'engagement pris a Geneve de déménager le couvent serait tenu, alors qu'un éventuel contretemps pouvait sérieusement perturber le climat des célébrations du cinquantieme anniversaire de l'insurrection du ghetto de Varsovie. Une série d'informations et de commentaires ont alors fait leur apparition, parfois contradictoires sur ce point: a qui appartient la décision dans l'affaire faisant l'objet de la querelle. Cela a passablement accru le désarroi général de la société au sujet de ce conflit.

On peut supposer qu'une certaine partie de notre société est mécontente de la décision du Siege apostolique, estimant qu'elle porte préjudice aux sours et qu'elle constitue une "capitulation" face aux exigences de la partie juive. Une partie plus importante encore de cette société ne comprend tout simplement pas cette décision. Certes, une série de livres (en diverses langues) ont paru au sujet de la querelle sur le Carmel d'Auschwitz, on a déja publié non pas des centaines mais des milliers d'articles, "Tygodnik Powszechny" en a publié a de multiples reprises, cependant que le mensuel "Znak" (n° 4-5/1990) ainsi que l'édition polonaise de "L'Osservatore Romano" ont publié des dossiers détaillés de toute l'affaire; malgré tout, cela vaut sans doute la peine une fois encore - j'ai confiance que c'est la derniere - de rappeler pourquoi les Juifs ont exigé le déménagement du Carmel, pourquoi un arrangement a été conclu, ce qu'il a signifié et quelles devaient en etre les conséquences.

L'histoire de la querelle, encore une fois

Rappelons brievement - une fois encore - la chronologie de la querelle. En 1984, a la demande des sours carmélites, les autorités de l'État permettent la fondation d'un couvent dans le bâtiment dit du "vieux théâtre", contigu a la clôture du camp d'Auschwitz, au voisinage du "mur de la mort". L'intention des sours, conforme a la vocation de cet ordre contemplatif, était de prier sur le lieu de ce crime abominable, pour ses victimes et ses auteurs.

Le bâtiment du "vieux théâtre", construit par le pouvoir autrichien avant la Premiere Guerre mondiale comme théâtre pour les soldats (sur le terrain occupé par le camp de concentration se trouvaient auparavant des casernes de l'armée), n'a jamais fonctionné comme théâtre. A l'époque de l'occupation nazie il a servi d'entrepôt pour ce gaz meurtrier, le Zyklon B, utilisé pour assassiner les Juifs. Apres la guerre il abritait l'entrepôt d'une coopérative communale. Le bâtiment exigeait effectivement des travaux couteux d'adaptation aux nécessités du Carmel, pour lesquels les sours - la choses est claire - n'avaient aucun financement. Alors, pendant le voyage du Saint-Pere en Belgique en 1985, l'organisation "Kirche in Not" (Église dans le besoin), dont le siege est en République Fédérale, fort méritante dans son ouvre d'aide matérielle aux Églises des pays d'Europe centre-orientale, et en particulier pour les congrégations monastiques contemplatives, a lancé comme un présent au Pape un appel a la collecte pour le Carmel d'Auschwitz. C'est par cet appel assez maladroitement rédigé - de maniere triomphaliste, dans lequel ne figurait aucune mention du fait qu'Auschwitz fut un lieu d'extermination des Juifs -, que l'opinion a appris l'existence du couvent, décelant dans ce fait une intention d' "appropriation" du camp par l'Église catholique, voire meme de prosélytisme, c'est-a-dire de conversion des Juifs au christianisme. (On peut trouver le texte de l'appel d' "Église dans le besoin", tout comme d'autres documents dont il sera question ici,  dans le numéro spécial mentionné du mensuel "Znak").

L'information sur la localisation du couvent a provoqué de véhémentes protestations des milieux juifs a l'Ouest, surtout en Belgique et en France, des interventions d'organisations juives aupres des autorités religieuses catholiques ainsi qu'une campagne de presse. Étant donné la grande nocivité de cette campagne pour l'Église, deux rencontres eurent lieu a Geneve en 1986 et 1987 a l'initiative de trois cardinaux de France et de Belgique, entre des représentants de l'Église et de la société juive, dans le but de mettre fin au conflit qui avait surgi. La partie catholique était représentée par le cardinal Macharski, Ordinaire de l'archidiocese sur le territoire duquel se trouvait Auschwitz; le cardinal Decourtray, de Lyon, président de l'Épiscopat de France; le cardinal Lustiger, archeveque de Paris; ainsi que le cardinal Danneels, présidant l'Épiscopat de Belgique. En outre, le P. Stanisław Musiał SJ et celui qui écrit ces lignes, en qualité de conseillers du cardinal Macharski. La délégation juive était composée des principaux représentants des organisations laiques et religieuses juives d'Europe de l'Ouest.

La premiere rencontre, en juillet 1986, consacrée a l'explication réciproque des points de vue des deux parties, s'acheva par l'adoption d'une "Déclaration sur Auschwitz" commune, intitulée: "Zahor! - Souviens-toi!", affirmant que "les terrains d'Auschwitz et Birkenau sont aujourd'hui reconnus comme des lieux symboliques de la "solution finale" au nom de laquelle les nazis ont procédé a l'extermination de six millions de Juifs, dont un million et demi d'enfants, seulement parce qu'ils étaient Juifs. Ils ont péri abandonnés de tous et dans l'indifférence du monde". Il fut également décidé que les entretiens se poursuivraient afin d'aboutir a une résolution définitive du conflit, aussi une deuxieme rencontre eut-elle lieu, en juillet 1987, dont la composition avait été quelque peu élargie des deux côtés. Du côté catholique se joignit l'éveque Kazimierz Górny, actuellement Ordinaire du diocese de Rzeszów, mais alors éveque auxiliaire de Cracovie, ainsi que les peres Dupuy et Dujardin, membres  du Comité épiscopal français pour les Relations avec le judaisme. Lors de cette rencontre, une deuxieme déclaration commune, résultat des discussions, fut adoptée, stipulant que serait construit hors du camp un "centre d'information, d'éducation, de rencontres et de priere". La création de ce centre "établit que l'initiative de priere des sours carmélites trouve sa place, sa confirmation et son véritable sens dans ce nouveau complexe et que cela témoignera de la prise en considération des sentiments exprimés a juste raison par la délégation juive. Il n'y aura donc pas de lieu permanent du culte catholique sur le territoire des camps d'Auschwitz et Birkenau".

La déclaration ne parle pas expressis verbis du déplacement du couvent en un autre lieu. Le cardinal Macharski, auteur de l'idée de la construction du centre, ne pouvait introduire pareil engagement sans l'accord des Carmélites et de leurs autorités monastiques. Néanmoins, il était évident pour tous les participants a la rencontre que la déclaration de Geneve constituait un arrangement en vertu duquel un couvent serait construit dans le cadre du centre qui doit voir le jour et dans lequel emménageront les Carmélites, quittant le bâtiment du "vieux théâtre" qu'elles occupaient jusque-la. Il convient d'ajouter qu'il avait été décidé que les Églises occidentales participeraient aux couts de construction du centre et que le projet de construction devrait etre réalisé dans un délai de deux ans a compter du jour de l'adoption de la déclaration, c'est-a-dire le 22 juillet 1987. Soit dit en passant, la partie juive avait insisté pour un délai nettement plus court et c'est le cardinal Lustiger en personne qui avait convaincu les partenaires juifs que la situation de l'Église du pays du "socialisme réel" ne permettait pas la réalisation du projet a plus bref délai.

En pratique il apparut que ce délai de deux ans était absolument irréaliste. Pour diverses raisons - dont nous parlons plus loin - la concrétisation des résolutions genevoises subit un énorme retard et on ne commença la construction du centre que le 19 février 1990, donc un an apres l'expiration du délai initialement prévu pour son achevement. Cet énorme retard, les défaillances répétées quant aux échéances fixées, tout cela devait provoquer une réaction négative de la société juive mettant en doute la bonne volonté et la crédibilité de la partie catholique.

La campagne concernant le Carmel se poursuivait dans la presse mondiale et a Auschwitz meme on en venait a des démonstrations hostiles de divers groupes juifs, dont le fameux incident provoqué par le rabbin américain Weiss. Il faut cependant ajouter ici que les Juifs eux-memes considerent en général le rabbin Weiss comme un homme irresponsable et agissant en son propre nom et que des organisations juives plus modérées et responsables se sont efforcées d'empecher les manifestations hostiles.

En meme temps, la nouvelle de l'existence d'un conflit et de l'arrangement de Geneve avait également provoqué des réactions négatives dans la société polonaise catholique, surtout du côté de la société locale d'Auschwitz, d'autant qu'on savait que les Carmélites elles-memes considéraient avec réticence l'idée de quitter le "vieux théâtre".

Raisons juives

Essayons pourtant de répondre a la question essentielle: pourquoi les Juifs exigeaient-ils le transfert du Carmel et dans quelle mesure cette exigence était-elle fondée? Eh bien, il existe une différence essentielle entre les religions chrétienne et juive. Pour les chrétiens, un lieu comme Auschwitz est un lieu consacré par le sang des martyrs qu'ont été toutes les victimes de ce camp, indépendamment de leur nationalité ou de leur confession. Il est donc naturel pour un chrétien qu'un lieu comme celui-la doive etre un lieu de priere. Pour les Juifs, en revanche, c'est un lieu maudit, le lieu du "silence de Dieu" pendant qu'on assassinait des Juifs, aussi  - selon eux - le silence devrait régner en ce lieu et il n'est permis - comme dans tous les cimetieres juifs - d'édifier aucun sanctuaire ou construction servant a un culte permanent. Parfois se présente ici - du côté polonais - le contre-argument selon lequel il existe un Carmel sur le terrain de l'ancien camp de concentration de Dachau, et meme une sorte de maison juive de priere. Oui, mais Dachau n'était pas un lieu d'extermination des Juifs, ce n'est pas un cimetiere juif.

Un autre motif des exigences juives a cependant une signification plus essentielle dans cette affaire: a savoir que dans la localisation du Carmel il y a une intention d' "appropriation" du camp par l'Église catholique, une intention de "christianisation", de "déjudaisation", d'effacer la mémoire du fait qu'Auschwitz fut avant tout un lieu d'extermination des Juifs. Cette conviction est sans fondement, en ce sens que ni l'Église catholique ni les Carmélites n'avaient cette intention. En revanche, la présence du Carmel, si elle n'est pas l'expression d'une intention d' "appropriation" est tout de meme un fait qui témoigne d'un certain dédain des droits juifs sur Auschwitz. Effectivement, lorsqu'on a décidé d'installer le Carmel au voisinage du camp, il n'est venu a l'esprit de personne que cela pouvait poser quelque probleme.

En quoi consistent les "droits" juifs sur Auschwitz? Avant tout, il faut dire, ou rappeler, quel rôle joue dans le conscient des Juifs, qu'ils vivent aujourd'hui en Israël ou dans la diaspora, le fait que l'extermination des juifs décrétée par Hitler a été en grande partie réalisée. Cet horrible crime, l'assassinat de tout un peuple décidé froidement, la "solution finale" de ce qu'on appelait la question juive par des méthodes "industrielles", a été presque entierement réalisé sur l'ensemble de la zone placée sous la domination nazie. La moitié d'un peuple a péri. Pour les Juifs, l'histoire de leur peuple se divise en deux époques: avant l'extermination et apres l'extermination.

Auschwitz, le symbole qui divise

Eh bien, pour les Juifs le symbole de l'extermination c'est Auschwitz, la ou l'on a assassiné un million et demi d'entre eux. On peut argumenter que le lieu de l'extermination était Brzezinka-Birkenau et pas Auschwitz, mais ce n'est que de la casuistique et pas tres pertinente. Finalement, Auschwitz était un seul et meme grand complexe de camps qui comprenait aussi Birkenau. On peut argumenter que les Juifs n'ont pas péri seulement a Auschwitz mais aussi a Treblinka, a Sobibor, a Majdanek ou a Bełżec, ce qui est une vérité qui ne débouche cependant sur rien des lors qu'Auschwitz, et pas seulement dans le conscient des Juifs, fonctionne comme symbole de l'extermination, de l'Holocauste, de la Shoah, des lors que la signification du nom d' "Auschwitz" est ainsi perçue, justement, dans le monde entier.

Les Juifs se comportent parfois comme s'ils avaient un droit d'exclusivité sur Auschwitz. Bien sur, ils n'ont aucun droit de ce genre. Le "Konzentrationslager Auschwitz" a été créé en mai 1940, l'extermination des Juifs a Birkenau a commencé presque deux ans plus tard. Auparavant, et jusqu'a sa libération en janvier 1945, le camp d'Auschwitz a fonctionné comme camp de concentration pour le travail, ici aussi des centaines de milliers de gens ont péri, principalement des Polonais non-Juifs, et bien que beaucoup d'entre eux ont survécu a ce camp, dans l'esprit des Polonais le camp d'Auschwitz fonctionne également comme symbole du martyre du peuple polonais, et c'est incontestablement leur droit le plus absolu. Ces deux symboles, les symboles de souffrances communes de deux peuples, devraient unir. Hélas, ils divisent. Les Juifs, surtout ceux qui ont vécu la guerre hors d'Europe, ignorent souvent ou bien l'admettent de mauvais grâce, qu'Auschwitz n'a pas été seulement un camp d'extermination des Juifs parce que - dirais-je - ils aspirent a l'exclusivité...

D'un autre côté, les Polonais non plus ne sont pas toujours conscients des justes proportions. Sur le terrain du camp-musée d'Auschwitz le pouvoir communiste a gommé assez efficacement la mémoire de l'extermination. Aujourd'hui, les Polonais ont parfois tendance a mettre sur le meme plan le sort des Polonais et le sort des Juifs sous l'occupation nazie en disant: nous aussi on nous a assassinés, notre tour serait venu apres les Juifs. Eh bien, c'est a la fois vrai et faux. C'est vrai qu'on nous a aussi assassinés, mais le sort des Juifs a été - j'ose le dire - cent fois pire que le sort des Polonais. Elie Wiesel, lauréat du Nobel, en tant qu'enfant prisonnier d'Auschwitz a dit: " Toutes les victimes n'étaient pas juives, mais tous les Juifs étaient des victimes." Le sort des Juifs était différent du sort des Polonais - "qualitativement" et "quantitativement" peut-on dire. Quantitativement, car dix fois plus de Juifs que de Polonais ont péri a Auschwitz, car a l'échelle du pays tout entier les nazis ont assassiné plus de 90% des Juifs alors que pendant la Seconde Guerre mondiale 10% de l'ensemble de la population des Polonais non Juifs ont péri, et pas seulement de la main des nazis, mais aussi en Union soviétique ainsi que sur tous les fronts de la guerre.  Qualitativement, car chaque Juif enfermé dans quelque ghetto que ce soit sur le territoire de l'ensemble du pays était condamné a mort et ce verdict était exécuté, alors que les chances de survie d'un Juif hors du ghetto étaient minimes. Par contre, ils n'existe aucune preuve formelle du fait que les Polonais devaient s'attendre au meme sort que les juifs, bien qu'un sort accablant nous guettait: la liquidation des élites et la transformation du reste de la population en une force de travail asservie.

Bref: le Polonais envoyé a Auschwitz avait le droit de survivre, bien qu'il ne lui fut pas toujours donné de "profiter" de ce droit. Le Juif amené sur la rampe de Birkenau n'avait pas ce droit. C'est aussi pourquoi mettre sur le meme plan le sort des Juifs et le sort des Polonais doit etre reçu par les Juifs comme une aspiration, consciente ou inconsciente, a minimiser la tragédie du peuple juif. Les Juifs et les Polonais ont des droits sur Auschwitz (et d'autres peuples, notamment les Tziganes, dont le sort était semblable a celui des Juifs), mais les Juifs ont le droit le plus absolu, et bien que la mort d'un seul homme égale la mort d'un autre homme indépendamment de son appartenance ethnique, la symbolique d'Auschwitz comme lieu d'extermination des Juifs a pourtant la priorité sur la symbolique du martyre du peuple polonais.

Qu'est-ce que tout cela a donc a voir avec l'affaire du Carmel d'Auschwitz? Eh bien ceci qu'est ainsi traduite la sensibilité particuliere des Juifs a tout ce qui concerne l'ancien camp et surtout la contestation de leur "priorité" en ce que nous avons appelé le "droit sur Auschwitz", et que cela conduit donc - selon eux - a la "déjudaisation" de la mémoire du camp.

La crainte de la "christianisation" d'Auschwitz

La peur de la "christianisation" qu'éprouvent les Juifs avec l'appropriation du camp d'Auschwitz et de sa symbolique par les catholiques n'a cependant pas moins d'importance. Cette méfiance prend racine dans l'histoire millénaire des relations entre les Juifs et l'Église catholique. Il ne convient pas de simplifier cette histoire dans laquelle on peut trouver des moments et des époques positifs, mais le fait est que l'Église porte une large part de responsabilité dans l'antisémitisme - d'intensité variable - qui subsiste encore aujourd'hui (et aussi les Églises chrétiennes, car ni la religion orthodoxe ni le protestantisme ne sont innocents). Il est vrai que l'antisémitisme est plus ancien que la chrétienté et qu'il a eu des causes diverses, c'est pourtant un fait que certains Peres de l'Église ont été des antisémites enragés, que des conciles et des synodes ont proclamé des décrets contre les Juifs, que des massacres de Juifs  et des pogroms a "motivation" religieuse ont eu lieu - notamment a l'époque des croisades -, que l'Inquisition a persécuté les Juifs, qu'on les a convertis de force, qu'on les a accusés sans fondement de déicide, de meurtres rituels ou de profanations d'hosties, c'est dire si ce qu'on a appelé teaching of contempt, l'enseignement du mépris, s'est prolongé pendant des siecles.

Ce n'est qu'a notre époque, apres la guerre et  apres l'extermination des Juifs, que le Concile Vatican II a suggéré une révision fondamentale du rapport de l'Église avec les Juifs, affirmant qu'on ne peut faire porter la responsabilité du "déicide" a tous les Juifs vivant au temps du Christ pas plus qu'a tous leurs descendants, que le peuple juif jadis choisi par Dieu n'a pas cessé d'etre le peuple élu, car  Dieu n'a pas révoqué ce choix, que le judaisme et la chrétienté son unis par des liens étroits, un meme Ancien Testament et une foi commune en ce meme Dieu, et qu'enfin l'antisémitisme,  attitude d'aversion ou d'hostilité a l'égard des Juifs parce qu'ils sont Juifs, est un péché et que l'antisémitisme ne peut faire bon ménage avec le christianisme. Ajoutons encore que ce changement assez radical du rapport de l'Église avec les Juifs et le judaisme, exprimé dans nombre de documents de l'Église ainsi que dans une lettre pastorale de l'Épiscopat polonais, n'a pas pénétré l'esprit de tous les membres de l'Église en Pologne et ailleurs.

Pourquoi ai-je évoqué tout cela a propos de la querelle du Carmel d'Auschwitz? Parce que la mémoire du passé justifie la méfiance et le soupçon des Juifs, leur crainte liée aux tentatives de "christianisation" d'Auschwitz et de sa symbolique, et leur exigence d'éloigner le Carmel de la zone de l'ancien camp.

Contre la localisation actuelle du Carmel la partie juive a encore avancé un argument, bien qu'il n'aie qu'un caractere secondaire dans toute cette querelle. A savoir qu'en 1978, sur proposition des autorités polonaises, l'ensemble de l'ancien camp de concentration d'Auschwitz a été inscrit sur la liste du patrimoine culturel mondial de l'Unesco. Il résulte de la convention de l'Unesco qu'on ne peut réaliser aucune modification dans la zone du camp. Eh bien, quoi que le "vieux théâtre" soit extérieur au camp, contigu a la clôture, le plan joint au projet polonais comporte tout de meme ce bâtiment. Par conséquent, le transformer en couvent constituait une atteinte a la convention de l'Unesco, ce que ni les sours, évidemment, ni les autorités religieuses ne savaient, alors que les autorités du pays ne s'en souvenaient - vraisemblablement - pas. La partie juive exigeait aussi, sur cette base, que le bâtiment du "vieux théâtre" retrouve sa forme primitive. Dans un article publié récemment par le quotidien "Słowo - Dziennik Katolicki", M. Edward Garstka conteste l'atteinte a la convention de l'Unesco et prétend que dans cette affaire l'Unesco a gardé le silence. Eh bien ce n'est pas vrai. Le Conseil International des Monuments et des Sites (ICOMOS) est intervenu a plusieurs reprises a ce sujet - et encore récemment - aupres des autorités polonaises. Si l'Unesco n'agit pas avec davantage d'insistance dans cette affaire, c'est parce qu'elle estime qu'au moment ou les arrangements de Geneve seront concrétisés le probleme sera résolu.

Les catholiques dans la défense du dialogue

Il faut maintenant essayer de répondre a la question de savoir quelle était la position de la partie catholique dans les entretiens de Geneve et pourquoi l'arrangement (car ce n'était qu'un arrangement et nullement un accord dans les formes ou un contrat) a été conclu. Eh bien, au cours des entretiens genevois, la partie catholique a expliqué avant toute chose a ses partenaires juifs que l'Église n'avait nullement l'intention de s' "approprier" ou de "christianiser" Auschwitz et sa symbolique. Néanmoins, la partie catholique ne pouvait pas ne pas reconnaître le bien fondé de certaines craintes exprimées du côté juif. En outre, la partie catholique (aussi bien polonaise qu'européenne de l'Ouest) tenait beaucoup a un dénouement pacifique du conflit, a une base de compromis favorisant le développement futur du dialogue entre chrétiens et Juifs.

Mais il faut dire que l'Église catholique attache nettement plus de poids que ses partenaires juifs a ce dialogue entretenu avec beaucoup d'intensité depuis l'époque du Concile Vatican II, qui a pour but de se réconcilier avec le peuple juif, de surmonter un mauvais passé et d'écarter les traumatismes et les malentendus réciproques. Apres le Concile, l'Église a pris conscience de sa responsabilité dans le passé des rapports entre l'Église et les Juifs, contraire a l'esprit de l'Évangile; de plus, elle comprend mieux et plus profondément le lien entre le judaisme et la chrétienté, ce dont il a été question plus haut. En revanche, ce dialogue est moins nécessaire aux Juifs, l'Ancien Testament leur suffit et la tradition qui en est issue, cependant qu'ils considerent la chrétienté, si puissamment développée soit-elle, comme une sorte de secte.

Eh bien, en l'espace de quelques années le conflit au sujet du Carmel d'Auschwitz a provoqué pratiquement le blocage du dialogue. Les deux rencontres suivantes les plus importantes de ce dialogue, a Zurich et a New York, rencontres organisées depuis 1970 par la Commission vaticane pour le Dialogue religieux avec le judaisme et par le Comité juif international pour les Consultations interreligieuses, ont été annulées justement a cause du conflit autour du Carmel d'Auschwitz. Si dernierement, grâce a la lettre du Saint-Pere, le conflit n'avait pas été désamorcé, on aurait pu craindre que ce forum du dialogue interreligieux entre chrétiens et Juifs soit définitivement anéanti. Mais - je le répete une fois encore - l'Église catholique tient davantage a ce dialogue que la partie juive.

Et enfin: dans l'approche des participants catholiques aux rencontres de Geneve concernant la querelle du Carmel, le fait de concevoir l'énorme défi que constitue l'extermination des Juifs, la Shoah, pour la conscience chrétienne, a joué un rôle particulier. Car voila qu'en quelques années, au cour de l'Europe paraît-il chrétienne, on a assassiné six millions de Juifs. Ils ont péri "abandonnés de tous et dans l'indifférence du monde" - comme le dit la premiere déclaration genevoise. Ils ont péri dans le silence des Églises, le silence des chrétiens - avec des exceptions. Ils ont péri victimes de l'idéologie nazie qui, il est vrai, était également antichrétienne, mais dont l'antisémitisme a tout de meme constitué le point culminant d'un antisémitisme vieux de deux mille ans. La conscience de ce défi, dont le témoin muet est justement Auschwitz, devait éveiller, au cours des entretiens genevois,  une sensibilité particuliere aux craintes et aux inquiétudes des Juifs.

Arrangement et répit

Prenant toutes ces considérations en compte, la délégation catholique aux entretiens genevois (s'agissait-il d'une délégation, j'y reviendrai dans un instant), reconnaissant le bien fondé partiel des exigences de la partie juive et désireuse de sauver le dialogue entre chrétiens et Juifs, se rendant compte de la délicatesse du probleme et des possibles réactions négatives en Pologne, résolut d'avancer la proposition formulée par le cardinal Macharski de construire ce centre d'information, d'éducation, de rencontres et de priere et de transférer le Carmel dans ce centre. Il faut ajouter ici que les membres occidentaux de la délégation catholique aux entretiens genevois ne voyaient dans cette proposition du transfert du Carmel nulle "capitulation" face aux exigences de la partie juive, n'évaluant peut-etre pas vraiment la sensibilité polonaise. Ils dirent ne pas voir en quoi réside la différence entre le fait que les sours prient pres de la clôture du camp ou bien a une distance de quelques centaines de metres, surtout si le bien de l'Église exige le transfert du couvent. Car on considérait que dans la situation présente il n'y avait aucune alternative a la solution impliquant le transfert du couvent. Et cependant, il n'était pas certain qu'une solution pareille satisferait la partie juive.

Heureusement, apres une longue discussion la partie juive accepta la proposition du cardinal Macharski. En revanche - comme nous en avons parlé plus haut -, un retard considérable intervint dans sa réalisation, et pour des raisons diverses le respect du délai de deux ans se révéla impossible. L'élaboration du projet architectonique du centre, sa localisation, l'obtention de l'accord des autorités de l'État, l'achat du terrain et enfin la collecte des fonds, tout cela prit beaucouop de temps. Certes, les cardinaux de France et de Belgique avaient promis de participer au financement de la construction du centre, plus tard les rejoignirent les Églises d'Allemagne et des USA ainsi que le Vatican, néanmoins ces fonds affluent lentement et les couts de la construction ont dépassé les prévisions initiales.

Il y a cependant eu d'autres causes de retard dans la concrétisation de l'arrangement genevois. L'une d'elles a été la réticence aussi bien des sours que d'une partie importante de la population a accepter la solution adoptée a Geneve, une résistance manifestée de diverses manieres, également dans la presse. Je crains qu'une certaine part de responsabilité dans cet état de choses n'incombe a nos autorités religieuses, qui n'ont jamais informé assez clairement la société des raisons pour lesquelles les Juifs ont exigé le transfert du Carmel, pourquoi l'arrangement dans cette affaire a été conclu, ce qu'il signifie, quelles en sont les conséquences et quel intéret a l'Église a respecter ces engagements.

La confusion qui régna presque jusqu'a la fin sur le point de savoir a qui appartenait la voix décisive dans la concrétisation de l'engagement genevois, constitua une difficulté supplémentaire: appartenait-elle aux autorités religieuses locales, c'est-a-dire a l'Ordinaire du diocese, aux autorités de l'Ordre des Carmes, a la Congrégation vaticane pour les instituts de vie consacrée et pour les sociétés de vie apostolique, agissant au nom du Saint-Siege, ou enfin aux sours elles-memes. Il fallait régler l'affaire conformément au Code du droit canon mais, considérant la délicatesse de l'affaire, les instances respectives se soustrayaient volontiers a leur responsabilité. Ainsi, par exemple, la Congrégation vaticane ayant la compétence voulue préférait que le probele soit résolu par les autorités monastiques, les autorités monastiques centrales a Rome préféraient que l'affaitre soit tranchée par les autorités locales de l'Ordre en Pologne, lesquelles, ne comprenant manifestement pas de quel bien de l'Église universelle il s'agissait ici, étaient réticentes a l'égard des résolutions genevoises. Finalement - comme on le sait - il a fallu  l'intervention personnelle du Saint-Pere pour mettre un terme au conflit du Carmel.

Restent encore quelques questions a éclaircir. Les adversaires de l'arrangement genevois ont maintes fois affirmé que ce n'est nullement toute la société juive qui a protesté contre la présence du Carmel a Auschwitz, mais seulement ses ailes extrémistes. On se référait pour cela aux articles du Dr Lichten et du Dr Krajewski publiés en leur temps dans "Tygodnik Powszechny", ou les auteurs affirmaient qu'ils n'ont rien contre la présence et la priere des sours. L'affaire ne se présente pas aussi simplement. A Geneve, la partie juive était représentée par des personnalités de premier plan des organisations juives internationales, aussi bien laiques que religieuses. Presque toute la société juive vivant en Israël ou dans la diaspora s'est solidarisée, engagée a des degrés divers, avec leur position dans l'affaire du Carmel. Le Dr Lichten, ami sincere de la Pologne et de l'Église, n'est plus de ce monde, en revanche, dans un article récent ("Gazeta Wyborcza" du 16 février 1993), le Dr Krajewski, sans renier nullement sa position passée ni s'opposer au couvent, écrit: "En meme temps, j'ai toujours partagé les craintes et les soucis qui figuraient a la base des protestations juives."

La deuxieme question, c'est la représentativité contestée et les compétences de la délégation catholique aux entretiens de Geneve. Eh bien - comme cela résulte sans doute de l'histoire de la querelle présentée plus haut - il n'y avait pas de délégation "formelle" choisie par quelqu'un (ou bien par soi-meme!). Trois cardinaux de France et de Belgique, inspirés par le souci du bien de l'Église a laquelle la campagne au sujet du Carmel portait préjudice, avaient adressé au cardinal Macharski une invitation a participer a des entretiens dont le but devait etre de mettre fin a la querelle qui touchait son diocese. Le cardinal Macharski accepta l'invitation et, de son côté, invita le P. Stanisław Musiał SJ ainsi que le signataire de ces lignes a prendre part a la rencontre prévue, cela parce que nous étions (nous sommes) tous deux membres de la Commission de l'Épiscopat polonais pour le Dialogue avec le judaisme, et parce que le cardinal ne voulait pas se rendre seul a ces entretiens délicats a Geneve. Néanmoins, avec le P. Musiał nous ne nous sommes jamais considérés comme les équivalents des quatre cardinaux négociateurs, mais uniquement comme les conseillers du cardinal de Cracovie. Je souligne ce fait parce que M. Peter Raina, dans un livre sur la querelle du Carmel (j'ai parlé de ce livre dans les colonnes de "TP"), me charge absolument sans fondement de la responsabilité entiere de l'arrangement genevois. Eh bien, meme si je ne cache pas que j'étais et suis convaincu de la justesse de cet arrangement, je ne puis en aucune maniere m'en attribuer la paternité. Et lorsqu'on en vint a la signature de la déclaration finale, au cours de la deuxieme rencontre, je demandai au cardinal Macharski si je devais la signer, parce que - je le répete - je ne me considérais pas comme un négociateur de plein droit.

Et la question de la compétence? Eh bien voila. Quatre cardinaux rencontraient des personnalités représentatives de la société juive afin de se présenter mutuellement leurs positions, d'écarter les malentendus et de chercher une solution pour mettre fin a un conflit si préjudiciable a l'Église. Lorsqu'il apparut qu'il n'y avait aucune issue a ce conflit autre que le transfert du Carmel, ils conclurent des arrangements informels. Des arrangements et pas un accord ou un contrat, car ils n'avaient effectivement pas compétence pour prendre une décision contraignante sur le transfert du Carmel.

L'arrangement fut conclu avec l'espoir qu'il serait ratifié par les instances compétentes. Effectivement, en conclusion de difficiles démarches engagées par l'archeveque métropolitain de Cracovie, on obtint l'approbation de l'arrangement genevois par tous les organismes concernés: l'Épiscopat polonais, les autorités de l'Ordre des Carmes, ainsi que le Saint-Siege. Le plus difficile fut d'obtenir l'acceptation de cette décision par les Carmélites elles-memes, qu'elle concernait. Cela peut surprendre si l'on considere que les religieuses entrent au couvent pour servir le Christ et son Église et font vou d'obéissance a leurs autorités monastiques, tout comme doit surprendre l'affirmation récemment avancée selon laquelle la décision de quitter leur couvent appartenait aux sours elles-memes. Mais il faut dire a leur décharge que, d'abord, elles avaient les meilleures intentions et qu'elles étaient tres attachées a l'idée de la priere pour ses victimes sur le lieu du crime; ensuite que, visiblement, personne ne leur avait expliqué de maniere suffisamment convaincante que le bien de l'Église exigeait qu'elles quittent le Carmel qu'elles occupaient jusqu'alors et, troisiemement, qu'elles avaient dans leur résistance au transfert le soutien d'une partie importante de la société, dont de nombreux pretres, et meme quelques éveques. Heureusement, la parole du Saint-Pere  brisa ce qui subsistait de résistance.

Un postscriptum pour finir, quelques mots pro domo mea, mais pas seulement. Dans le journal "Słowo - Dziennik Katolicki" est paru voici quelques jours un article de M. Edward Garstki intitulé "Ou le tendancieux - ou la probité", accompagné de ce sous-titre: "La querelle du Carmel d'Auschwitz vue par Jerzy Turowicz". Cet article (nous l'avons mentionné plus haut) polémique avec mon article au sujet du livre de Peter Raina sur le conflit autour du Carmel. Article dirigé contre l'arrangement genevois, plein d'assertions qui exigent des rectifications et d'insinuations a mon sujet. Nous avions envisagé d'insérer dans "Tygodnik" une réponse de la plume du P. Stanisław Musiał. La tension récente autour de l'affaire du Carmel et la confusion qui régnait quant au dénouement de la crise ont fait que l'article du P. Musiał n'a pas paru. Évidemment, maintenant que le conflit est positivement clos, la publication de cet article serait sans objet. Je me borne a constater qu'il convient de considérer l'article de M. Garstki touchant une affaire délicate et qui souleve des controverses, s'efforçant de saper le sens de la solution adopté et fournissant des arguments aux adversaires de cette solution, solution finalement acceptée par toutes les instances de l'Église - il convient donc de considérer cet article publié dans un quotidien qui aspire a passer pour l'organe de l'Église catholique en Pologne, comme une voix de toute évidence préjudiciable a l'Église.

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Artykuł pochodzi z numeru TP 13/2010

Artykuł pochodzi z dodatku „Żydownik Powszechny (Francais)